Bordeaux 2020 par Bordeaux Vins Sélection

2020, un destin de grand millésime

Toujours en des conditions singulières, les Primeurs vont bientôt lancer leur mélopée annuelle. L’heure est donc au bilan. 2020, une année hors-normes à tous niveaux : taxes douanières imposées à l’automne par l’administration Trump, débâcle pandémique entraînant des mises en confinement successives dans le monde et un effondrement consécutif des ventes hors domicile. Mais Bordeaux, osons-le dire, est incroyable : malgré la crise sanitaire, le malaise mondial, il a su garder son prestige et son attractivité par une force créatrice majeure. La filière s’est réinventée en multipliant les initiatives, notamment les dégustations dématérialisées et les conférences en ligne. La vente primeur s’est formidablement déroulée ; une dynamique commerciale que beaucoup n’osaient imaginer. Ces derniers jours, regain d’optimisme avec la suspension momentanée de la surtaxation entre l’Union Européenne et les États-Unis.

Optimisme toujours quand il s’agit de décrire le profil du millésime 2020. Bien qu’élaboré dans une succession d’épreuves, il s’annonce très prometteur, remarquablement classique, et même exceptionnel pour certains. Marqué par une grande précocité depuis le débourrement jusqu’aux vendanges, chahuté par des régimes climatiques différents d’une propriété à une autre, il a nécessité une vigilance et une adaptation toutes particulières des travaux du sol et de la vigne. Plus que jamais, la main œuvrante a été essentielle. Un millésime de personnalités, avancent d’autres, car il a requis tensions, fulgurances, réflexions et approfondissements… Tous s’accordent aujourd’hui à dire que les jus très aromatiques présentent un potentiel tannique élevé, gage de qualité et promesse d’une longue garde…

Retour sur une année climatique inédite

Un hiver singulièrement doux et arrosé a favorisé un débourrement précoce de 15 à 20 jours d’avance en moyenne ; lequel a eu lieu la dernière décade de mars (9,1°C contre une moyenne trentenaire de 6°C et 225mm de précipitations contre 80mm). Conséquemment, le cycle végétatif a commencé avec énergie. Un printemps à la seconde place des plus chauds depuis 120 ans, précisait Agreste, en dépit de quelques journées fraîches et humides en mars, avril et mai. Ainsi, entre 20 mars et le 15 avril, principalement dans le secteur de Pessac-Léognan, des viticulteurs ont été mobilisés jusqu’au creux de la nuit pour combattre le gel avec ballots de paille, bougies, éoliennes, hélicoptères.

Le 30 mars, le thermomètre était descendu jusqu’à -2 °C. Fort heureusement, peu de dégâts à déplorer. La floraison, épisode crucial dans l’avènement d’un millésime qualitatif, est intervenue aux alentours du 21 mai jusqu’au 15 juin, le plus souvent dans des conditions favorables : précoce, rapide et homogène. Une nouaison tout aussi rapide et régulière avec des phénomènes négligeables de coulure et millerandage, mais la pression mildiou, cette année encore très forte, a contraint à démarrer plus tôt les traitements phytosanitaires et à en multiplier la fréquence. Une pression cryptogamique qui s’est encore intensifiée en mai et juin à cause d’une pluviométrie et d’une hygrométrie rarement observées dans la région. Les viticulteurs, très attentifs à sauver leur récolte et à préserver l’environnement, ont opté le plus souvent pour des ébourgeonnages, des échardages, des effeuillages afin de réduire l’humidité au niveau des raisins et d’optimiser la pénétration des pulvérisations. Les baies étaient nombreuses mais plutôt lâches. Dans certaines situations, les attaques sur grappe entraîneront une baisse sensible de la récolte.

Puis, changement radical : un temps beau et chaud s’est durablement installé, même si les premiers jours d’été, on relevait des températures plus basses que l’an passé. A partir de la mi-juin, élévation significative du mercure au point que l’année 2020 est à situer dans les trois plus chaudes depuis 2000. Un mois de juillet parmi les plus secs de l’histoire. Apparition des premières baies colorées dès la mi-juillet et intensification de la véraison la semaine du 20 juillet, soit 8 jours d’avance sur la moyenne. L’été fut ainsi marqué par plusieurs périodes caniculaires : le 7 août, la journée la plus chaude, on enregistrait plus de 40°C. De fin juin jusqu’à la dernière décade d’août, un déficit pluviométrique historique de – 60% : seulement 10mm de cumulés sur une période de 50 jours. Début août, toutes les grappes étaient verrées. En année sèche, la diminution de l’acide malique est plus rapide.

Les températures élevées, couplées au manque de précipitations, ont engendré un stress hydrique, plus ou moins important selon les secteurs. Certains sols, à fort pourcentage d’argile, ont mieux réagi aux feux d’un été caniculaire et assuré en continu une bonne hydratation de la plante. Comme toujours, pour les terroirs filtrants et les jeunes vignes, on observait défoliation, flétrissement ou grillure sur les raisins côté soleil.

Le tri, toujours plus précis, a permis de corriger ces excès de la nature. Pour les vieilles plantes, bien enracinées, ayant accumulé des réserves d’eau, point de souffrance ni de blocage de maturation. Une disparité constatée entre les différentes parcelles d’une même propriété. A la mi-août, le manque d’eau commençait à se faire cruellement sentir ; les averses fin août et début septembre ont permis à la vigne de poursuivre son cycle végétatif sans encombre. Soulagement.

L’effet cumulé de la sècheresse et des vents chauds de pré-vendanges ont provoqué une diminution des baies. Deux régimes climatiques ont été observés en septembre : chaleur excessive les trois premières semaines (jusqu’à 36°C), pluies et températures automnales en toute fin de mois. Les vendanges s’annonçaient précoces et serrées. Il fallait établir à l’avance un programme ; la date à laquelle on terminait avait autant d’importance que celle à laquelle on commençait, comme le préconisait déjà le Professeur Émile Peynaud.

Par rapport au millésime 2019, on a constaté une précocité phénologique de 10 à 15 jours selon les zones. Pour ce qui est de la récolte, nombreux ont raisonné au pied de vigne. Il fallait réagir vite afin de conserver l’éclat du fruit. Les premiers coups de sécateur ont été donnés fin août. Les cépages blancs, arrivés rapidement à maturité, présentaient des jus aromatiques avec des notes d’agrumes, de fruits exotiques et de fleurs de lilas. Le ramassage a commencé aux alentours du 25 août avec le sauvignon blanc pour se terminer la mi-septembre avec le sémillon. Là encore, des vendanges historiquement précoces.

Pour les terroirs les plus précoces, la cueillette des merlots a débuté la semaine du 7 septembre, celle des cabernets la semaine du 21 septembre. On se félicitait du parfait état sanitaire des baies, aux peaux le plus souvent épaisses et croquantes, conséquence directe des vents de pré-vendanges. Les premières cuves vendangées ont rapidement fermenté et libéré une très belle matière: couleurs intenses, belle aromatique de fruits noirs, concentration avec un beau grain de tanins et beaucoup d’onctuosité. S’imposait une vinification soignée toute en précision… Dans le Sauternais, le millésime fut compliqué ; il a fallu toute l’application et l’adresse des vignerons pour gérer des ramassages en plus grand nombre. Les périodes de maturité optimale étaient courtes. Saluons les équipes pour ce métier d’orfèvre!

Seule ombre au tableau : des rendements moindres par rapport à la moyenne décennale. L’ensemble de la filière s’accorde maintenant à dire qu’on se situe sur la lignée qualitative des derniers millésimes. Certains vont jusqu’à trouver une filiation directe avec l’iconique 1947 ! Mais tous ont été enthousiasmés par les premières dégustations. Équilibré, fruité et charnu, doté d’une belle tension ; sans nul doute, un millésime promis à un grand destin, en blanc comme en rouge. Impressions que vous, fins dégustateurs, confirmerez – nous l’espérons – lors des dégustations primeurs.

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